vendredi, septembre 11, 2026

1 virage tous les 91,34m…

Le 56e Tour Auto de La Réunion arrive à grand bruit, comme chaque année. Les pistons s’échauffent, les pneus frémissent, les pilotes répètent déjà leurs gammes… et les organisateurs assurent que tout se passera dans les règles, on respire ! Dans les coulisses de cette grande messe du sport auto local, le parfum du bitume n’arrive pas seul. Il est accompagné d’une bonne dose de mauvaise foi, d’un soupçon de triche déguisée en routine, et d’un immense nuage d’hypocrisie que même le souffle d’un turbo poussé à 4 bars ne saurait disperser.

Alors que l’événement ne débute officiellement que dans deux semaines, c’est déjà le dernier week-end d’atelier pour les teams. Chacun peaufine son bolide, ajuste les suspensions, nettoie les injecteurs, révise le différentiel comme on remonte un vieux couple : avec passion, mais aussi avec la certitude que les jours qui viennent ne seront pas de tout repos. D’autres sont déjà prêtes (ou pas) et en décoration…

Pendant ce temps, un petit jeu bien connu s’orchestre sur les hauteurs et les ravines de l’île. Officiellement, les reconnaissances des spéciales sont programmées à partir du week-end prochain. Officieusement ? Certains, les plus renseignés – ou les plus désinvoltes – s’y collent déjà. Oui, certaines trajectoires sont déjà dessinées dans la poussière, des cordes usées comme un vieux sentier de randonnée. Rien de nouveau sous le soleil de La Réunion. Et on fait semblant de s’en étonner.

Pourquoi s’arrêteraient-ils ? Par respect du règlement ? Par éthique sportive ? Par pure morale ? J’ose à peine pouffer… mais doucement, pour ne pas réveiller ceux qui dorment encore dans l’illusion d’un sport propre. Tant que des pénalités ne tombent pas, les moins sportifs iront limer les spéciales avec la délicatesse d’un char d’assaut en goguette.

Mais trêve d’indignation. Parlons de ce qui compte vraiment : les chiffres, les virages, la sueur. Car le Tour Auto, c’est aussi un festival mathématique où l’on compte les courbes. Cette édition 2025 promet pas moins de 1692 virages sur 154,550 kilomètres. Soit un virage tous les 91,34 mètres. De quoi donner le mal de mer à quiconque ne dispose pas d’un estomac (et d’une oreille interne) solide.

Mais toutes les spéciales ne se valent pas. Il y a les épreuves où l’on joue du volant comme d’un instrument à corde, et celles où l’on enfonce la pédale sans se poser de question – ou moins…toujours est-il que ça va jouer du cerceau !

Prenons ES3 Ravine à Malheur : un nom qui pourrait être revendiqué par Netflix. Avec un virage tous les 71,62 mètres, c’est un cauchemar pour les suspensions et les copilotes et un rêve pour les pilotes qui aiment se sentir vivants. Même punition pour ES11 & 13 Camélias : un virage tous les 78,060 mètres, autant dire que le copilote n’a pas le temps de reprendre son souffle entre deux notes. Total respect à celles et ceux qui habitent le baquet de droite.

À l’opposé, les pilotes au pied droit lourd et les moteurs gavés au couple se sentiront chez eux sur ES5 & 7 Arums (1 virage tous les 135,48 mètres) et ES10 & 12 Maison Rouge (1 virage tous les 132,89 mètres). Là, c’est “flat out” ou rien. Le cerveau en mode off, le pied enfoncé, et le chrono comme seul juge de paix.

Pour être clair, un dixième de seconde perdu dans chaque virage représente 2’30 à l’arrivée ! Largement de quoi motiver chacun à ne rien lâcher, JAMAIS, RIEN !

Mention spéciale à la spéciale des Radiers, l’arlésienne de ce Tour Auto. Sur le papier, elle affiche un virage tous les 80,7 mètres, ce qui en ferait un terrain sinueux à souhait. Sauf qu’en réalité, cette spéciale est une chimère, un patchwork de paysages et de rythmes.

Elle commence façon rallye paysan : champs de canne, falaises, sueur, crampes. Ensuite, un plateau presque autoroutier où les compteurs flirtent avec l’indécence – seulement freinés par quelques radiers pour rappeler que la Réunion n’est pas l’Allemagne. En final de ce secteur, le classique Radier photo. Puis une montée où la direction fait encore quelques caprices, avant de retrouver un nouveau plateau infernal tout en pédale de droite soudée exceptés quelques radiers parfois violents. Ensuite, la descente, ce délicieux chaos réunionnais fait de virages à l’aveugle, d’asphalte piégeux, et de gravité capricieuse. 92,8 km/h de moyenne pour Law Long l’an dernier, c’est dire si ça pousse fort quand tout est bien calé dans cette version des Radiers.

Dupuy/Omarjee Porsche GT3 TARR24 credit Paul Turpin Photographie

Et que dire de l’ouverture de bal avec la spéciale 3 Bancs ? 42 courbes à avaler, du couple à revendre, des travers dignes d’un manuel de drift, et des moteurs qui hurlent leur rage d’exister. On ne commence pas doucement, ici. On commence en balançant tout ce qu’on a, comme pour rappeler à tout le monde que ce Tour Auto, c’est plus qu’une course : c’est une guerre de nerfs, de technique, et de stratégie. L’an passé la Porsche avait avalé le morceau en 2’44,6…à suivre !

IntituléLongueurVirages et courbesMoyenne
3 Bancs4,000km4295,23
Tête dure10,100km97104,12
RAM10,600km14871,62
Cambourg 1&212,900km15284,87
Arums 1&28,400km62135,48
Radiers14,850km18480,70
Terrass’28,000km32885,36
Maison Rouge 1&210,10076132,89
Camélias 1&212,100km15578,06
TOTAL154,550km169291,34

Mais alors, pourquoi continuer d’aimer cet événement ? Peut-être justement parce qu’il est imparfait, excessif, et furieusement humain. Parce qu’au fond, ce grand cirque motorisé, malgré ses travers, incarne à merveille l’âme de La Réunion : un mélange de rigueur et d’indiscipline, de passion sincère et de petits arrangements plus ou moins discrets.

Le Tour Auto, c’est ça : du rugissement de moteurs, des trajectoires millimétrées (ou usurpées), des virages à n’en plus finir, et surtout, cette ambiance unique où chaque mètre parcouru semble hurler : “ici, c’est la Réunion !”

cedric garcia
cedric garciahttps://www.motorsmag.fr
Grand sorcier du monde automobile, plume aiguisée, journaliste aguerri et reconnu, présentateur hors-pair.

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