Nous voilà donc entrés dans la dernière ligne droite – ou plutôt dans le dernier enchaînement de pif-pafs serrés – avant le très attendu Tour Auto de La Réunion, cette épreuve où les pilotes pensent encore que tourner 1696 fois le volant en un week-end est un bon plan. C’est la course à plus fort coefficient du championnat réunionnais (coefficient 4), le Graal pour ceux qui rêvent de gloire locale, d’invitations sur les plateaux TV et d’une reconnaissance éternelle dans les files d’attente du contrôle technique.
Pendant que les mécanos font des incantations autour des moteurs encore en préparation et réglages, les équipages, eux, sont déjà lancés dans le marathon des reconnaissances. De jour, de nuit, par tous les temps, ils enquillent les kilomètres comme d’autres les shots de rhum arrangé après une spéciale de Trois Bancs (on vous voit). Le but ? Décortiquer chaque virage, chaque trou de marmite, chaque bord de falaise, pour que le copilote puisse hurler des indications à son pilote avec la voix de quelqu’un qui n’a pas signé pour mourir ce jour-là.

Le menu est copieux : 1696 courbes à digérer. On parle ici de 1696 occasions de se planter, de louper un freinage, de faire connaissance avec un muret, un cocotier ou un cabri égaré. Les copilotes affûtent donc leurs stylos et leurs cordes vocales. Ils recopient leurs notes avec un soin d’orfèvre lundi, pendant que certains revoient les vidéos du week-end en espérant que leur voiture ne ressemble pas trop à un endormi sous prozac.
Mais un équipage manque à l’appel… ou du moins, manque de monture. Réhane Gany, alias « le poussin » – surnom affectueux donné à sa Citroën C3 Rally2 jaune fluo – attend encore sa voiture comme un enfant guette le Père Noël, sauf qu’ici le traîneau est un avion Air Austral. La voiture devrait atterrir ce mardi matin à Gillot, soit à 08h10 avec le vol UU974, soit à 11h55 avec le UU972. Oui, deux options, deux horaires, deux chances pour la bête d’arriver entière. À ce stade, même les bookmakers et autres logisticiens sont dans le flou. La voiture arrivée hier à Paname est entrée ce matin à 08h00 en sécurité à Charles de Gaule (pas de vanne hein !)

Heureusement, Réhane, lui, est plus affûté que jamais. Ce n’est pas ce genre de truc qui va le faire trembler. Le garçon a déjà enfilé 915 kilomètres de course cette saison en métropole, sur un total de 969km du championnat de France (SRSG ES9 au Lyon Charbo’). Autant dire qu’il connaît sa monture comme sa poche. Ses mains, ses réflexes, ses neurones : tout est en mode Rally2. Et je n’évoque même pas les longues séances d’essais programmées tout au long de la saison dans l’hexagone. Néanmoins, quelques kilomètres de mise en pression sont programmés après réception, c’est ce qu’on appelle du déverminage après un long vol à 10,000m d’altitude.
En 2023, le loustic avait plié le Tour Auto dans la discrétion d’un feu d’artifice lancé par le team Bangui. Premier, avec une Citroën C3 du team CHL, et un Franck Le Floch à la navigation qui n’avait pas besoin de crier « frein ! » toutes les trois secondes. Cette année, changement de casting : Réhane sera accompagné par Léa Sam Caw Freve. Un duo inédit mais prometteur. Léa, c’est un peu la James Bond girl du rallye local : élégante, redoutable, et avec une carte de fidélité WRC3 déjà tamponnée. Deux départs en mondial, une Fiesta entre les mains de Stéphane SCF en 2022-2023… Autant dire qu’elle a vu du pays, de la glisse, et probablement plus de choses que le site YouTube officiel de la FIA.
C’est donc avec un duo hybride que Réhane s’apprête à affronter les 56 virages du prologue de 3 Bancs… et les 1640 autres qui suivront. Pas de quoi trembler pour le binôme. Mais on sent bien que tout le monde retient un peu son souffle. Les mécanos sont en apnée, les organisateurs dorment avec leur talkie-walkie sous l’oreiller, et les fans guettent les réseaux sociaux comme si c’étaient les résultats du bac.

Car le Tour Auto, c’est plus qu’une course. C’est un carnaval motorisé, une messe en tôle et en gomme, un défilé de bagnoles boostées et de pilotes sous tension. C’est aussi l’un des rares moments où les routes de l’île se ferment pour autre chose qu’un énième chantier de réfection. Pendant quelques jours, les vrombissements remplacent les klaxons, les pneus slicks succèdent aux pneus crevés, et tout le monde oublie (presque) les nids-de-poule.
Le Tour Auto a ce parfum unique de poudre, de pluie tropicale, et de sueur. Et franchement, quand on voit l’engagement des équipages, la précision des notes, et la folie douce qui les pousse à prendre des virages à taquet++ entre deux ravines, on se dit que le rallye à la Réunion, ce n’est pas juste un sport. C’est une religion. Avec pour seul évangile : “À fond, tout le temps.”
Réhane récupère donc son poussin jaune fluo à l’aéroport demain, ses admirateurs (et nombre d’admiratrices me glisse-t’on à l’oreille) pourront tous souffler un bon coup. Sauf ses concurrents, eux, qui vont devoir commencer à prier et affûter davantage encore leurs notes…