Deux rallyes en Amérique du Sud à quinze jours d’intervalle. Paraguay, Chili. De la terre, des Toyota devant (on a l’habitude), des Hyundai qui essaient de les empêcher de monopoliser le mobilier du podium (nettement plus rare ces deux dernières saisons). Vu de loin, on pourrait presque ranger les deux épreuves dans le même tiroir.
Surtout pas.
Parce qu’entre le Paraguay et le Chili, la proximité est essentiellement géographique. Et encore : sur un continent de cette taille, le concept même de proximité mérite quelques précautions. Le Paraguay est installé au cœur de l’Amérique du Sud, loin de toute influence maritime directe, avec sa terre rouge, ses sols tendres et des conditions à caractère continental. Le Chili, lui, s’étire sur plus de 4 000 kilomètres du nord au sud entre le Pacifique et la Cordillère des Andes. Dans le Biobío, relief, forêts, humidité, nature des sols et abrasion composent un tout autre menu.
Bref, considérer Paraguay et Chili comme deux rallyes comparables parce qu’ils sont sud-américains et disputés sur terre reviendrait à expliquer que le rougail saucisses et le cassoulet sont frangins puisqu’ils se mangent tous les deux avec une assiette (et encore…) ou se composent de saucisses (ô sacrilège suprême!).
Huit pneus de plus. Ça tombe bien.
Il existe pourtant un fil rouge entre les deux rallyes. Le pneu.

Au Paraguay, la catégorie reine s’est offert une jolie collection de crevaisons et de délaminations. Fourmaux, Evans, Pajari, Paddon, McErlean : la liste commence à ressembler davantage à une liste à la Prévert qu’à un relevé d’incidents. La question permettant de gagner en cellules grises était finalement : qui n’a PAS crevé ou rencontré de problème de pneus ?
La FIA a donc réagi avant le Chili en portant l’allocation Rally1 de 28 à 36 pneus. Huit pneus supplémentaires, deux trains !
Une manière réglementaire assez élégante de préciser que tout allait parfaitement bien, mais qu’on allait quand même prévoir un peu plus de ce qui allait parfaitement bien.
Et au Chili ?
Les pneus ont continué à faire partie du scénario. Avec notamment cette crevaison d’Elfyn Evans dans Carampangue 2 le dimanche. Le Gallois occupait alors la deuxième place et pouvait sérieusement augmenter son avance au championnat. Arrêt dans la spéciale, plus de deux minutes perdues, P2 transformée en P5. Il n’ira probablement pas passer ses prochaines vacances en Corée. Tiens, en passant : Hankook signifie justement “Corée”… en coréen.
La cause précise de la crevaison ? Mystère. En tout cas, rien de documenté ni de communiqué. Le pneu avait donc décidé de quitter la conversation avant le système chargé d’annoncer qu’il avait quitté la conversation.
Chili : « on s’est régalés »
Autre contraste intéressant : l’organisation.
Au Chili, les compliments ont accompagné tout le week-end. Rallye spectaculaire, exigeant, plaisant, organisation saluée : la caravane WRC semblait avoir passé un excellent moment dans le Biobío.
Ce qui donne forcément une petite résonance particulière après le Paraguay.
Sébastien Ogier s’y était montré nettement moins enthousiaste sur certains aspects de l’épreuve. Ses propos lui avaient valu un rappel à l’ordre du président de la FIA, avant une série d’excuses publiques.
Beaucoup d’excuses.
Vraiment beaucoup…
À tel point qu’on aurait presque pu croire que le Français avait accidentellement renversé le vase préféré de la Fédération. Une soudaine passion pour la contrition que ses suiveurs historiques auront appréciée à sa juste… nouveauté. Nous nous garderons évidemment de chercher dans la tête d’Ogier ce qu’il pensait réellement lorsqu’il les formulait. Contentons-nous du contraste : quelques jours plus tard, au Chili, les équipages ont spontanément distribué les bons points.
Comme quoi, en rallye aussi, le terrain décide parfois de l’ambiance.
Pendant ce temps, Toyota continue de tout manger, de tout avaler même !

Sportivement, le bilan du voyage est beaucoup moins subtil.
Toyota gagne au Paraguay avec Sami Pajari.
Toyota gagne au Chili avec Oliver Solberg.
Toyota devient champion du monde constructeurs.
Encore.
Sixième titre consécutif depuis 2021, tous acquis avec la Yaris comme modèle engagé au sommet de la gamme WRC. C’est le dixième titre constructeurs de Toyota.
Lancia avait longtemps pu contempler seule ce record depuis son musée. Toyota vient de s’asseoir à côté. Allez, récompense quand même pour Lancia Corse HF qui s’octroie le titre Teams WRC2 au terme de la boucle. Forza Italia !
Mais derrière cette démonstration collective se cache une petite révolution interne. Sur les deux manches, Solberg marque 53 points. Pajari : 42. Evans : 29.
Avant le Paraguay, Evans possédait 45 points d’avance sur Solberg. Deux rallyes plus tard, il n’en reste que 21. Solberg lui a donc repris 24 points en deux manches. Pajari en a repris 13. Mais Elfyn est toujours devant.
Mais les rétroviseurs commencent à être sérieusement encombrés et ce n’est pas dû à leur petite taille…
Et pendant que Toyota collectionne les Toyota…
Il y en a tout de même un qui s’est invité deux fois sur la photo. Adrien Fourmaux. Troisième au Paraguay. Troisième au Chili. 38 points sur le diptyque. Et surtout deux podiums obtenus de manière totalement différente.

Au Paraguay, il faut reconstruire un rallye massacré vendredi par les ennuis pneumatiques. Au Chili, il reste constamment dans le groupe de tête avant de récupérer la troisième place après la crevaison d’Evans.
Pendant ce temps, Thierry Neuville quitte l’Amérique du Sud avec 4 points. Quatre. Fourmaux 38, Neuville 4. Chez Hyundai, le voyage retour risque d’offrir quelques heures de lecture statistique.
Le problème Solberg
Parce qu’il y en a un. Mais pas exactement celui auquel on pense. Avant la Sardaigne, Oliver Solberg compte 59 meilleurs temps cette saison. Ogier en possède 48. Pajari 38.

Chez les constructeurs, Toyota en cumule 183, Hyundai 38. Et je ne ferais pas l’affront à Malcolm Wilson d’indiquer les performances de la Puma…
Autrement dit, lorsqu’il s’agit simplement d’aller très vite, Solberg sait manifestement où se trouve la pédale de droite. Le problème consiste parfois à savoir quand arrêter de l’enfoncer. Bah oui, freiner du pied gauche n’est pas suffisant !
Quatre abandons cette saison : Safari, Croatie, Japon, Grèce. La Croatie avait d’ailleurs offert une démonstration particulièrement compacte du concept : moins de deux kilomètres dans la première spéciale avant de sortir.
Rapide avant, rapide pendant, rapidement terminé.
À l’inverse, Evans a construit sa saison avec sept podiums et trois victoires. Pajari en compte huit, également pour trois victoires. Solberg, cinq podiums et deux succès.
Voilà toute l’équation du championnat : la vitesse disponible n’est pas la vitesse transformée. Mais lorsqu’Oliver transforme…
Le Chili vient de rappeler ce que cela donne.
Prochaine étape : aspirateur Evans
Et maintenant, la Sardaigne. Evans ouvrira la route vendredi. Encore. Pourrait on suggérer à Jari-Matti Latvala ou son glorieux adjoint Juha Kankkunen de proposer un sponsoring à Dyson.

Pajari partira deuxième. Solberg troisième.
Sur les pistes sardes, où le nettoyage peut coûter cher lorsque les conditions s’y prêtent, cette position devient évidemment un paramètre à surveiller. Pas une garantie. Un paramètre !
Parce que Solberg possède désormais une combinaison assez intéressante : beaucoup de vitesse, 21 points de retard et deux voitures devant lui pour commencer à nettoyer la route.
De quoi « tenter un truc » ? Probablement.
De quoi réussir ce truc ? Bienvenue dans le merveilleux univers d’Oliver Solberg, fils du bien nommé Hollywood..
Et après la Sardaigne ?
Rien.
Enfin, rien en course.
La question restait encore ouverte hier matin encore. Elle ne l’est plus. La FIA et le WRC Promoter ont tranché : le Rally Saudi Arabia ne figurera pas au Championnat du monde 2026 et aucune épreuve ne le remplacera. Le Rally Italia Sardegna devient donc la treizième et dernière manche de la saison.
Et ce n’est absolument pas anecdotique.
Parce que l’équation du championnat vient de perdre la moitié de ses inconnues… et la moitié des points qui restaient à distribuer.
Plus 70.
35.
Evans arrive en Sardaigne avec 230 points. Pajari 213. Solberg 209. Trois pilotes en 21 points et désormais un seul rallye pour les départager.
Le calcul devient alors beaucoup plus brutal.
Imaginons Pajari réalisant le grand chelem : victoire, Super Sunday et Power Stage. 35 points. Il terminerait à 248. Pour être certain d’être champion quelles que soient les performances de ses équipiers, Evans doit donc en inscrire 19 et atteindre 249.
Dix-huit ne suffiraient même pas. À 248 partout avec Pajari vainqueur en Sardaigne, le Finlandais compterait quatre victoires contre trois au Gallois et emporterait le championnat au départage.
Autrement dit, Evans n’est absolument pas condamné à gagner. Une deuxième place au rallye accompagnée de deux petits points grappillés entre Super Sunday et Power Stage lui suffirait, par exemple, à fermer définitivement la porte.
Pajari et Solberg vivent exactement la situation inverse. Ils doivent maximiser leur propre récolte tout en espérant qu’Evans en abandonne suffisamment en chemin. Et pour Solberg, l’équation possède même une inconnue supplémentaire : il doit surveiller deux Toyota, pas une.
Voilà ce que la disparition de Jeddah vient de changer.
Jusqu’ici, la Sardaigne devait distribuer des points.
Elle distribuera le titre et tout celà lors d’une treizième épreuve…comme personne n’est superstitieux en sports mécaniques (illustré par l’absence des #13 sur les lignes de départ sauf demande express d’un concurrent) on regardera donc avec attention “Solorche’ 2” en Sardaigne Samedi 3 Octobre au soir, c’est l’ES13 !
