À trois semaines du 56e Tour Auto de La Réunion, l’île vibre d’un étrange mélange de tension mécanique, d’excitation et de barbecues (parfois) sous bâches. Dans les ateliers, les garages, les abris de fortune ou même les arrière-cours à peine bétonnées, les mécanos sont à pied d’œuvre. Et, disons-le franchement, tout ce petit monde a la banane. Ça sent l’huile neuve, la sueur, la graisse, et le stress préliminaire, mais avec la ferveur d’un bonobo sous traitement hormonal, chacun s’affaire avec une seule idée en tête : “on va leur montrer cette année”, même si, entre nous, ils disaient pareil l’année dernière… avant de parfois tout casser…
Mais voilà, le Tour Auto, c’est un peu comme le dîner de famille du dimanche : on y retourne à chaque fois, on s’y engueule, on y casse un truc, mais on y revient, fidèlement, rituellement. Et ce week-end qui s’annonce est sans doute le dernier moment de semi-paresse avant de plonger la tête la première dans le grand bain : reconnaissances, essais, drames logistiques et pneus crevés dès la première montée d’essai. Autrement dit, la fête avant la baston.
Mécanique, grillade carry et stratégies en chauffe

Alors que le front froid s’installe paisiblement sur la Réunion (comprendre : il fait 22 degrés au lieu de 28, et les Aedes albopictus se sont enfin décidés à nous foutre la paix), les tournevis claquent, les crics grincent et les compresseurs soufflent. Dans cette ambiance semi-polaire (à notre échelle), on n’oublie pas l’essentiel : la grillade ou le carry du samedi soir et du dimanche midi, rituel sacré des équipes de rallye 974. Deux coups de clé de 12, une saucisse grillée ou une cuillère (grosse évidemment) de carry poulet. Trois tours de vis, une gorgée de boisson parfois … “sensitive”. Voilà le programme des équipes ! Tout cela dans la plus grande convivialité… jusqu’au moment où il faudra régler la géométrie. Et là, bonjour les débats d’école d’ingé péi improvisés, entre ceux qui veulent du sous-virage prévisible et les furieux du survirage agressif “parce que ça fait plus rallye”.
C’est aussi le week-end des grandes réunions d’équipe, des retrouvailles entre vieux briscards, des présentations des nouveaux venus — parfois accueillis avec chaleur, parfois avec condescendance, selon leur niveau de compétence ou la coupe de leurs sourcils. Bref, le microcosme du rallye local se reforme, comme à chaque début de vacances d’hiver austral, dans un mélange d’amitié sincère et de rivalités à peine voilées.
Les pneus, ce mal nécessaire

C’est aussi l’heure du fameux chapitre : “Mais on prend quoi comme gommes ?” Sujet sensible, à manier avec des pincettes (et parfois des calmants). Car entre les panachages, les soft de 2021 toujours bons selon Tonton Joël, les pluies imprévues de juillet et l’état proche du labyrinthe de certaines cordes, les choix risquent, encore une fois, de faire plus de dégâts que la spéciale elle-même.
Certains ont déjà commencé à “repérer” les tracés. Des furieux ont été décelés, parfois bloc-notes à la main ou plus fréquemment caméra fixée, en train de prendre des notes sur un tracé probablement destiné à changer quatre fois d’ici au départ. Officiellement “j’ai une tatie qui habite là…” ou plus discrètement “chut, c’est une de mes copines qui habite plus haut…”, bref le cirque habituel ! Ca permet surtout d’inaugurer les nouvelles baskets des copilotes qui devront déjà s’habituer à lire des notes sans recourir au Vogalib.
Côté coulisses : les officiels en stage commando

Pendant que les teams jouent à “qui aura la caisse la plus affûtée”, ça s’agite aussi côté organisation. L’ASAR, épaulée par les officiels de tous horizons, commence sa mue annuelle : celle qui consiste à passer de gentils bénévoles motivés à semi-gendarmes rigides brandissant règlements, jurisprudence ou annexe J mais avec le sourire.
Et attention, la FFSA sera là, dans son rôle de surveillante tatillonne, carnet à la main, prête à cocher la moindre case mal remplie ou la moindre balise mal positionnée afin de garantir les standards nécessaires au maintien en Championnat de France deuxième division. Les officiels sont donc en pleine remise à niveau, entre deux cafés ou thés (voire boissons trop sucrées) et quelques souvenirs de galères passées à corriger.
On leur souhaite bon courage, parce que gérer les excès d’adrénaline d’un pilote local vexé par une pénalité de 10 secondes, ça demande des nerfs aussi solides qu’un cardan de WRC. Surtout dans une épreuve censée coller aux standards du Championnat de France 2e division, mais où, dans les faits, on navigue souvent entre rigueur d’école militaire et compréhension des “spécificités locales”.
Une île déjà en mode rallye… mais sans spectateurs

Car oui, pour l’instant, seuls les initiés sont dans la boucle. Pour le public, le Tour Auto n’existe pas encore. Il faut d’abord organiser les vacances des enfants et profiter des quelques jours restant avant de plonger dans la préparation des rendez-vous entre potes (oserai-je potesse ?) aux bords des spéciales. D’ici quelques jours, les fanatiques des commérages et autres foutants, chaises pliantes et thermos de café trop chaud seront eux aussi dans la danse.
Et là, la Réunion redeviendra cette île unique où le rallye fait vibrer les ravines, où les freinages se jugent à l’oreille, et où les performances se commentent au mètre d’élan. Les moteurs chanteront, les feux arrière fileront, et les discussions de “spécialistes” reprendront leur place pleine et entière.
En attendant : silence… ça s’engraisse
Le 56e Tour Auto approche, tapi dans l’ombre des garages, prêt à déchaîner passions, mécaniques, et dérapages verbaux. Pour l’instant, c’est le calme avant la tempête. Un calme relatif, bien entendu, rythmé par les premières montées en régime, les vrombissements d’anciennes mal réveillées, et les saucisses brûlées sur d’ancien fûts de carburant reconvertis en barbecue (c’est la tradition).
Le rallye se prépare comme un bon carry : à feu doux, avec amour, un soupçon de tension, et quelques coups de couteau bien sentis. Mais que personne ne s’y trompe : d’ici peu, les tambours vont retentir, les moteurs rugir, et les ego exploser à la première bosse.
Le Tour Auto à ceci de particulier que les souvenirs et les anecdotes s’y gravent pour une année entière…jusqu’au suivant !