Le Rallye du Kenya, cette épreuve autoproclamée « la plus dure du WRC », n’a pas failli à sa réputation ce samedi. Conçue comme une course par élimination, elle a encore une fois tenu ses promesses : un massacre mécanique, des pilotes au bord de la crise de nerfs et une savane qui rigole bien en regardant ces bolides à un million d’euros s’enliser dans la boue. Si vous pensiez que le Dakar était brutal, asseyez-vous et prenez des notes : ici, c’est Koh-Lanta avec des pneus crevés et des chronos. Et pourtant, au milieu de ce chaos, un homme surnage : Elfyn Evans, le Gallois prudent qui esquive les pièges comme un comptable évite les impôts. Mais ne vous y trompez pas : rien n’est joué, et au Kenya, « rallye » rime avec « n’importe quoi peut arriver ».

Le programme du jour ? Six spéciales, 146,50 km de chronos, et des conditions qui oscillent entre poussière suffocante et marécages improvisés. Dès le matin, Sleeping Warrior (26,97 km) plante le décor : ornières profondes, cailloux assassins et flaques d’eau qui semblent murmurer « viens jouer ». Evans, déjà en tête vendredi, enfonce le clou avec un scratch, même s’il finit avec un pneu arrière amoché – un menu désagrément, presque une caresse comparé au sort des autres. Kalle Rovanperä, le golden boy finlandais, répond en fanfare sur Elmenteita… avec une crevaison avant-droite à cinq bornes de la fin, perdant 21,1 secondes. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, il enchaîne sur Soysambu avec un pneu avant-gauche explosé, lâchant 55,5 secondes de plus. À mi-journée, il traîne à 1min32.5 d’Evans, le regard perdu vers un horizon où ses pneus ne le trahissent pas toutes les dix minutes.

Pendant ce temps, les Hyundai boys, Ott Tänak et Thierry Neuville, profitent du carnage. Après une journée de vendredi cauchemardesque – crevaisons, pannes, brouillard sur le pare-brise –, ils remontent au contact. Tänak, deuxième, grappille du terrain malgré un pneu crevé et une visibilité digne d’un sauna finlandais. Neuville, lui, jongle avec les galères : deux crevaisons, un moteur qui tousse et un pare-brise embué, mais il finit troisième en chipant la place à Takamoto Katsuta, qui s’effondre dans la dernière spéciale avec – surprise ! – une nouvelle crevaison. Katsuta, malade comme un chien mais auteur de deux scratches (SS13 et SS15), incarne l’esprit kenyan : ça passe ou ça casse, et là, ça a cassé.
Et puis arrive l’après-midi, avec la pluie. Pas une petite bruine romantique, non : un déluge soudain, violent, qui transforme les pistes en patinoires boueuses. Sleeping Warrior 2 ? Un sketch. Rovanperä récupère 11,7 secondes sur Evans, mais arrive à la fin avec une suspension arrière pétée, réparée à la va-vite avec une sangle à cliquet – on dirait un tutoriel YouTube pour bricoleurs du dimanche. Résultat : il perd près de cinq minutes sur les deux dernières spéciales et dégringole à la cinquième place. Evans, lui, s’en sort avec une avance de 1min57.4, mais sa Toyota boite aussi, touchée à l’avant-droit dans la dernière spéciale. « Deux minutes d’avance, normalement c’est gagné, mais pas ici », lâche-t-il, lucide. Au Kenya, même un matelas confortable peut se transformer en planche à clous en une seconde.

Les autres ? C’est un festival de misère. M-Sport, avec Grégoire Munster, arrache un scratch (SS15) mais reste englué dans le ventre mou du classement – un exploit vu l’état des Ford. En WRC2, Gus Greensmith vole la vedette à Jan Solans dans la dernière spéciale, mais avec 5,8 secondes d’écart, ça sent encore le retournement de situation. Sami Pajari, sixième au général, roule seul dans son coin, à des années-lumière des leaders mais loin des emmerdes. Une stratégie de tortue qui paie, pour l’instant.
Ce samedi prouve une chose : le Rallye du Kenya n’est pas une course, c’est une loterie cruelle où la savane décide qui vit et qui meurt – mécaniquement parlant, bien sûr. Evans tient la corde, mais avec cinq spéciales dimanche, dont la Power Stage de Hell’s Gate, tout peut basculer. La pluie, les cailloux, un zèbre distrait qui traverse la piste : rien n’est exclu. Les Hyundai boys sont en embuscade, Rovanperä prie pour un miracle, et Katsuta doit rêver d’un lit et d’un Doliprane. Une chose est sûre : ce rallye est une ode au chaos, et on adore ça – surtout depuis notre canapé, loin de la boue et des jurons des copilotes. Demain, on prend les mêmes et on recommence. Hakuna matata, vraiment ? Pas pour eux.
| Pos | Equipage | Chrono |
| 1. | Evans Elfyn – Martin Scott Toyota GR Yaris Rally1 | 3h38’39,3 |
| 2. | Tänak Ott – Järveoja Martin Hyundai i20 N Rally1 | +1:57.4 |
| 3. | Neuville T – Wydaeghe M. Hyundai i20 N Rally1 | +4:33.4 |
| 4. | Katsuta T – Johnston A. Toyota GR Yaris Rally1 | +5:06.6 |
| 5. | Rovanperä K – Halttunen J. Toyota GR Yaris Rally1 | +6:06.0 |
| 6. | Pajari S – Salminen M Toyota GR Yaris Rally1 | +7:00.4 |
| 7. | Munster G – Louka L Ford Puma Rally1 | +11:02.0 |
| 8. | Greensmith G- Andersson J. Škoda Fabia RS Rally2 | +12:08.3 |
| 9. | Solans J – Sanjuan R Toyota GR Yaris Rally2 | +12:14.1 |
| 10. | Serderidis J. – Miclotte F. Ford Puma Rally1 | +24:39.1 |