Il aura fallu vingt ans, une bonne centaine de rallyes (158 en tant que pilote), une collection de casquettes de copilotes et sans doute quelques milliers de kilomètres de pistes norvégiennes et “all over the world” dont la France en 2010/2011) battues par les tempêtes pour que Monsieur Eyvind Brynildsen – oui, celui qu’on avait presque rangé dans le placard des éternels seconds rôles – décroche enfin sa première victoire en Championnat d’Europe des Rallyes. Et pas n’importe où : au Royal Rally of Scandinavia, autrement dit, à la maison.

À 37 ans, le Norvégien a décidé de faire mentir les probabilités et de fendre la tronche à la logique en allant s’offrir le scalp du plateau ERC. Copiloté par Jørn Listerud et armé de sa Toyota Yaris Rally2 chaussée de Pirelli – affectueusement surnommée “Royota” dans les paddocks pour sa propension à régner sans pitié sur les spéciales rapides –, le vétéran norvégien a mis fin à une disette qui flirtait dangereusement avec le grotesque. Depuis ses débuts dans les catégories juniors au début des années 2000, Brynildsen avait collectionné les podiums, les abandons frustrants, les piges en WRC2 et les coups d’éclat sans lendemain (première victoire scratch en 2009 avec Denis Giraudet en Mitsu’ Lancer EvoIX N4)). Le voilà enfin vainqueur. Comme quoi, la persévérance n’est pas qu’un concept fumeux pour calendriers de motivation. Malgré ses titres de champion de Norvège en 2015 et 2017, une victoire ERC reste un must !
Une victoire arrachée, pas offerte
Sur les 17 spéciales du rallye disputé dans les forêts de Värmland – terrain de jeu favori des lapins suicidaires et des Scandinaves surexcités –, Brynildsen n’a jamais réellement eu la partie facile et signe 2 temps scratch. Jusqu’au bout, le jeune Isak Reiersen (4 temps scratch), héros local de 21 ans, lui a soufflé dans le cou comme un husky sous amphétamines. L’écart entre les deux n’a jamais dépassé quelques secondes, le suspense restant tendu jusqu’à l’ultime Power Stage. Mais c’est finalement un Finlandais qui s’est invité à la fête : Roope Korhonen (auteur de 4 meilleurs temps dont la power stage), le vainqueur du dernier round en Hongrie, a décidé de tout balancer dans la dernière spéciale et a chipé la deuxième place à Reiersen pour 2,1 secondes. Oui, on appelle ça un coup de Trafalgar, mais à la fin, c’est Brynildsen qui sabre le champagne.
Petit détail qui vaut son pesant de marketing : les trois hommes du podium roulaient tous avec des pneumatiques différents. Brynildsen, fidèle à Pirelli, a résisté à Korhonen, armé de gommes MRF, tandis que Reiersen défendait les couleurs de Hankook. Une sorte de trêve publicitaire dans la guerre des gommes. Comme quoi, sur les graviers scandinaves, ce ne sont pas toujours les pneus qui font la différence… mais les gars qui les usent jusqu’à la corde, oui.
Le vétéran, l’espoir, le filou

Cette triplette scandinave a offert un scénario parfait. Brynildsen, le vieux briscard aux mains encore tremblantes d’émotion (“Je roule tous les six mois, je suis un mec normal”, qu’il dit, les yeux humides), devance Reiersen, le petit prodige mécanicien à Karlstad, et Korhonen, l’opportuniste froid comme un bloc de glace, qui profite de la moindre erreur pour s’infiltrer. La Yaris signe un doublé qui fera rougir les ingénieurs de Toyota – s’ils ne sont pas déjà en train de sabler un saké de victoire.

Et Reiersen dans tout ça ? Troisième à domicile, certes, mais il aura tout tenté. Deux roues dans le fossé, trajectoires à l’instinct et pneus à l’agonie : le petit ne s’est pas laissé faire. Il grimace sur le podium, mais à 21 ans, il peut encore se permettre de dire “je suis fier de moi” sans passer pour un imbécile.

Derrière, c’est la lutte des classes
Pendant que le trio de tête se disputait le trône scandinave, les autres se battaient avec l’énergie du désespoir pour grappiller des miettes. Andrea Mabellini termine quatrième après avoir grillé la priorité à Frank Tore Larsen dans l’avant-dernière spéciale. Le genre de passe-droit qui fait grincer des dents, mais qui rapporte 23 points au classement ERC. Larsen, cinquième, s’est fait souffler les bonus en Power Stage par Brynildsen, Armstrong, et ce même Mabellini, tous décidés à ne rien laisser passer.

On notera aussi la prestation solide de Mille Johansson, champion Junior ERC en titre, qui claque un top 6 prometteur, pendant que Miko Marczyk (7e) se refait la cerise en vue de “son” rallye en Pologne. Mads Østberg, lui, continue de collectionner les abandons bizarres et les records inutiles : après une crevaison vendredi, il se console avec un saut de 43 mètres sur Colin’s Crest, histoire de rappeler que lui aussi, il sait encore faire des trucs de jeune.
Lefebvre et Charpentier : chronique d’un week-end sans miracle
Côté tricolore, on attendait mieux. Stéphane Lefebvre, relégué à la onzième place, termine derrière Armstrong, Matulka et même Østberg, pourtant victime d’un rallye à clous. Difficile de faire plus discret sans se camoufler dans le décor. Le Français n’a jamais trouvé le rythme, entre pneus râpés, notes trop optimistes et vitesse de pointe en berne.

Heureusement, l’honneur bleu-blanc-rouge est partiellement sauvé par Tristan Charpentier, ex-espoir du monoplace reconverti en gravier, qui arrache un podium dans la série ERC3. Une place méritée, construite avec constance. Pour un rookie, c’est propre. Mais pour rêver plus haut, il va falloir hausser le rythme, et vite.
| Pos | Equipage | Voiture | Chrono |
| 1. | Brynildsen Eyvind Listerud J. | Toyota Yaris Rally2 | 1h33’40,8 |
| 2. +1 | Korhonen Roope Viinikka Anssi | Toyota Yaris Rally2 | +4.9 |
| 3. −1 | Reiersen Isak Gustavsson S. | Škoda Fabia Rally2 | +9.6 |
| 4. | Mabellini Andrea Lenzi V. | Škoda Fabia Rally2 | +22.0 |
| 5. | Larsen F. Lundgreen L. | Volkswagen Polo R5 | +25.2 |
| 6. | Johansson Mille Grönvall J. | Škoda Fabia Rally2 | +50.3 |
| 7. | Marczyk M. Gospodarczyk S. | Škoda Fabia Rally2 | +1:07.6 |
| 8. | Østberg Mads Karlsson Lucas | Citroën C3 Rally2 | +1:37.8 |
| 9. | Tempestini Simone Itu Sergiu | Škoda Fabia Rally2 | +1:55.0 |
| 10. | Armstrong Jon Byrne Shane | Ford Fiesta Rally2 | +2:26.2 |
Le reste : du folklore, des regrets, et une Toyota dans le décor
| Pos | Pilote | Constructeur | Total |
| 1 | Roope KORHONEN | 60 | |
| 2 | Miko MARCZYK | 57 | |
| 3 | Mads ØSTBERG | 48 | |
| 4 | Andrea MABELLINI | 47 | |
| 5 | Isak REIERSEN | 40 | |
| 6 | Nikolay GRYAZIN | 34 | |
| 7 | Eyvind BRYNILDSEN | 31 | |
| 8 | Mille JOHANSSON | 28 | |
| 9 | Yoann BONATO | 26 | |
| 10 | Jose SUAREZ | 22 |
Henning Solberg, 52 ans et toujours en embuscade, s’offre le Master ERC malgré une pénalité de deux minutes. Comme quoi, l’expérience et les cheveux gris compensent parfois les coups de frein tardifs. Jos Verstappen, lui, a décidé que le rallye, c’était surfait, et a terminé sa course en tonneaux vendredi, préférant observer la suite depuis la tente médicale. On imagine Max en train de hausser les épaules quelque part.
Prochain arrêt : la Pologne, ses chemins sablonneux, ses forêts piégeuses et ses fans hystériques. En attendant, Brynildsen peut savourer. Il lui aura fallu deux décennies, mais cette fois, la couronne est bien à lui. À croire que les vieux lions savent encore rugir… surtout quand ils trouvent un volant qui tourne et des pneus qui mordent.