La toile s’agite suite à l’absence remarquée (et remarquable) de Verstappen et Stroll à la projection du film F1. Décidément, tout le monde veut sa part du gâteau. Les pilotes veulent gagner des courses, les sponsors veulent voir leur logo à la télé, la FIA veut qu’on la prenne au sérieux (bonne chance), et Hollywood… Hollywood veut transformer la F1 en blockbuster à popcorn, histoire d’encaisser quelques centaines de millions de dollars en exploitant ce “produit” devenu bankable. Mais voilà : tout le monde ne se laisse pas enfumer par les paillettes. Max Verstappen et Lance Stroll, eux, ont décliné l’invitation à la grande projection du film de Brad Pitt consacré à la F1. Et il faut bien le dire : quel bonheur.
Un refus ? Plutôt une bouffée d’oxygène.
Dans un monde où chaque pilote doit être à la fois athlète, influenceur, mannequin, expert marketing et figurant corporate à temps plein, le refus poli mais ferme de Max Verstappen et Lance Stroll d’assister à cette glorieuse farce filmique est rafraîchissant. Non, messieurs les producteurs, tout le paddock n’est pas prêt à se rouler dans la poudre d’Hollywood comme un stagiaire Netflix en manque de notoriété.

Max Verstappen, triple champion du monde, jeune père, homme libre — ce qui reste un luxe rare dans ce sport — a tout simplement choisi de faire passer sa vie personnelle avant une projection grand public destinée à satisfaire l’ego d’un acteur de 60 ans qui découvre les paddocks comme on visite un zoo. Et franchement, qui peut le lui reprocher ? La pellicule n’est pas une obligation contractuelle. Aucun point au championnat n’est attribué à celui qui pose le plus élégamment sur le tapis rouge. Et si certains trouvent important d’être vus au bras de Brad ou de rire à gorge déployée devant un script qui réinvente la réalité à coups de clichés, qu’ils y aillent. Les autres ont encore le droit de préférer la discrétion au cirque.
Stroll, pour une fois du bon côté de l’histoire

Lance Stroll, quant à lui, a peut-être réalisé que passer pour un figurant de luxe dans un film qui caricature son monde valait moins qu’une bonne sieste. Le pilote canadien, plus souvent moqué que célébré, signe ici un refus qui relève presque du coup de génie. S’épargner la séance de pseudo-réalité glamour, le tapis rouge, les flashs, les interviews insipides (“Brad est un gars génial, c’est super pour le sport, bla bla bla”)… c’est déjà sauver quelques neurones.
Et si certains fans se sont offusqués de leur absence, rappelons une vérité simple : ils ne sont pas là pour ça. Ni Max, ni Lance, ni aucun autre pilote n’a signé pour devenir acteur dans une opération de com’ d’ampleur mondiale montée par Apple Studios et Jerry Bruckheimer, avec la bénédiction (et l’appât du gain) de Liberty Media. Ils sont là pour piloter. Pas pour jouer les utilités dans le prochain “Top Gun de la Formule 1” où le protagoniste a 58 ans, des réflexes de dépressif sous Lexomil et découvre le monde cruel des paddocks comme un ado au premier jour du lycée.
La F1, ce n’est pas du cinéma. Du moins, pas celui-là.

Le problème n’est pas tant le film en lui-même — il sera probablement divertissant, spectaculaire, et aussi crédible qu’un discours de Christian Horner sur la transparence budgétaire. Le problème, c’est cette volonté de transformer un sport extrême en décor de fiction marketing, où les pilotes deviennent des objets narratifs et les circuits, des scènes de théâtre pour milliardaires en quête de validation.

Hollywood, en l’occurrence, ne s’intéresse pas à la F1 pour sa complexité, ses ingénieurs insomniaques ou ses trajectoires millimétrées. Non, ce qu’elle veut, c’est des voitures qui explosent, des pilotes qui pleurent, et des ralentis émotionnels avec une bande-son de Hans Zimmer. Ce qu’elle veut, c’est faire entrer la F1 dans le moule confortable du storytelling américain : un héros outsider, une équipe en difficulté, un méchant arrogant, et une victoire finale qui fera hurler la salle. En d’autres termes : du vent.
Kimi, reviens, ils sont devenus fous

Et dans ce grand cirque où chaque génération produit son lot de têtes bien coiffées et de sourires formatés, on se prend à rêver de ce qu’aurait été la réaction d’un Kimi Räikkönen encore en activité. Le Finlandais au regard d’acier, 151 départs, 10 victoires, 41 205 km de course, 0 minute de complaisance médiatique. Kimi, c’était l’électron libre par excellence. Celui qui aurait probablement répondu à l’invitation hollywoodienne par un laconique “Leave me alone, I know what I’m doing”, avant de s’enfiler une vodka dans un bar d’Helsinki pendant que Brad déclamait des dialogues écrits par un scénariste sous Red Bull Light.

Lui aussi avait le sens de la fête, certes. Mais de la vraie, celle qu’on ne photographie pas, qui n’a pas de hashtag, ni de partenariat avec Tag Heuer. Le genre de fête qui finit à 6h du matin sans communiqué de presse. Kimi n’aurait pas dit non à Brad Pitt, il n’aurait juste jamais répondu. Le téléphone aurait vibré une fois, puis silence. Le roi des afters, pas des galas.
Verstappen, le dernier des Mohicans

Dans ce monde saturé d’obligations médiatiques, Verstappen incarne malgré lui une forme d’authenticité. Il court pour gagner. Point. Il se fiche des soirées de gala, des campagnes de pub avec des montres géantes et des voitures hybrides qu’il ne conduira jamais. On peut l’aimer ou non (et visiblement il s’en contrefout), mais force est de constater que sa priorité n’a jamais changé : piloter vite et rentrer chez lui. Il est jeune père, il dort peu, il est encore un topgun du championnat. Lui demander de sacrifier une soirée de repos (que ce soit avec sa famille ou sur un jeu vidéo) pour assister à une projection mondaine revient à demander à un lion de participer à une publicité pour du tofu : ça n’a pas de sens.
Hollywood veut vendre un rêve. Les pilotes vivent une réalité.
Les pilotes de F1 évoluent dans un monde violent, exigeant, implacable. Leur vie est faite de séances d’entraînement, de simulateurs, de briefings techniques, de pressions internes, de jeux politiques et de compétitions permanentes. Leur quotidien n’a rien d’un conte de fées. Et s’ils refusent de servir de caution glamour à une version édulcorée et américanisée de leur monde, c’est tout à leur honneur.
Tant qu’il existera des pilotes capables de dire “non” aux paillettes et de rester fidèles à leur ADN de compétiteurs, tout n’est pas perdu. Verstappen, Stroll et les fantômes de Kimi peuvent dormir tranquilles : eux au moins ne finiront pas doublés par Brad Pitt sur grand écran.