Neuf titres de Champion du monde, 69 victoires, 120 podiums et désormais 213 départs en WRC. À un moment, il faut commencer à trouver de nouvelles raisons de jouer. Pour Sébastien Ogier, le dixième titre mondial ne sera pas pour 2026. Avec 171 points après le Chili contre 230 à Elfyn Evans et une seule manche restant à disputer, la Sardaigne, l’affaire est mathématiquement réglée.
Est-ce vraiment un problème ? Probablement beaucoup moins lorsqu’on possède déjà neuf couronnes mondiales que lorsqu’on court encore après la première à l’instar du pilote gallois. D’autant qu’il reste un terrain de jeu assez amusant : le grand livre des records du WRC. Et à force d’y revenir, Ogier commence à sérieusement grignoter les marges.
Chapitre 1 : Sardaigne, quelques records pour la route ?
Le Chili n’a pas seulement définitivement éloigné Ogier de la lutte pour le titre. Sa deuxième place lui a également permis d’atteindre deux chiffres particulièrement symboliques. Le premier est 213. Deux cent treize départs en Championnat du monde des Rallyes. Exactement autant que Jari-Matti Latvala, jusqu’alors seul détenteur du record. Si Ogier prend bien le départ de la Sardaigne, il disputera donc son 214e rallye mondial et deviendra seul détenteur du record de participations en WRC. Un record auquel il semble d’ailleurs accorder juste ce qu’il faut de sérieux. Au Chili, le Français s’amusait auprès de DirtFish d’avoir rejoint son ancien équipier, tout en rappelant à Latvala qu’il pouvait toujours reprendre le volant pour venir récupérer son bien. La comptabilité entre anciens collègues peut donc continuer.
Mais 213 n’est pas le seul nombre intéressant. Il y a aussi 120.
Cent vingt podiums en WRC pour Ogier après sa deuxième place chilienne. Là encore, égalité. Mais cette fois, le voisin de palier s’appelle Sébastien Loeb. Un podium en Sardaigne et Ogier porterait son total à 121. Il deviendrait alors seul détenteur du record absolu de podiums en Championnat du monde. Et pourquoi ne pas pousser la plaisanterie jusqu’à gagner ?

Ogier compte aujourd’hui 69 victoires en WRC. Une soixante-dixième ne lui permettrait évidemment pas encore de rejoindre les 80 de Loeb, mais le chiffre aurait tout de même une certaine rondeur. D’autant que le terrain n’a rien d’hostile : Ogier et Vincent Landais ont déjà remporté le Rally Italia Sardegna 2025. Voilà donc une finale qui pourrait sembler sans grand enjeu personnel puisque le championnat est perdu, mais qui ne manque finalement pas de petits défis.
Un 214e départ pour s’installer seul en haut d’une première colonne. Un 121e podium pour faire de même dans une deuxième. Éventuellement une 70e victoire pour continuer à se rapprocher d’une troisième. À ce stade d’une carrière, cela peut parfaitement constituer une motivation en soi. Parce qu’il existe peut-être un moment où l’on ne monte plus dans une voiture uniquement pour construire un palmarès. On y monte aussi parce qu’on aime encore suffisamment conduire pour avoir envie de gagner le prochain rallye. Et si, au passage, quelques records tombent de l’étagère, pourquoi se priver de les ramasser ?
La Sardaigne peut donc devenir une drôle de course à l’échalote statistique. Sauf que les statistiques ont cette fâcheuse habitude : dès qu’on les regarde d’un peu plus près, elles commencent à raconter autre chose.
Chapitre 2 : et puis il y a Loeb…

Prenons justement ces fameux 120 podiums. Ogier vient de rejoindre Loeb. Parfaitement exact. Mais ils ne les ont pas obtenus de la même manière. Sébastien Ogier a eu besoin de 213 départs pour monter 120 fois sur le podium. Sébastien Loeb ? 184 !
Cela donne un taux de podiums de 56,3 % pour Ogier, contre 65,2 % pour Loeb.
Autrement dit, près de deux départs sur trois de Loeb en Championnat du monde se sont terminés sur un podium. Passons maintenant aux victoires. Ogier en compte 69 en 213 départs, soit une victoire lors de 32,4 % de ses participations.
Loeb en compte 80 en 184 départs. 43,5 %. Presque une fois sur deux.
Et ce petit exercice arithmétique est intéressant parce qu’il ne retire absolument rien à ce qu’accomplit aujourd’hui Ogier. Il change simplement la question. Le nombre absolu mesure jusqu’où un pilote est parvenu à pousser un compteur. Le ratio demande combien de tentatives lui ont été nécessaires pour le faire. Deux notions différentes.
D’autant qu’il serait beaucoup trop facile d’expliquer l’efficience de Loeb par une époque durant laquelle il aurait tranquillement roulé au milieu d’un désert concurrentiel. Lorsqu’il entame réellement son parcours mondial en 2002, même avec un programme encore partiel, le WRC ne manque précisément pas de clients. Tommi Mäkinen possède déjà quatre titres mondiaux. Juha Kankkunen quatre également. Carlos Sainz en compte deux. Colin McRae et Richard Burns un chacun. Marcus Grönholm est Champion du monde 2000 et ajoutera sa deuxième couronne cette même saison. Et il me semble me souvenir qu’un autre Français, Didier Auriol était ponctuellement présent avec Skoda en 2003 pour la première saison pleine de Loeb.
Loeb ne débarque donc pas dans un championnat attendant gentiment son nouveau patron. Il arrive alors qu’une bonne partie des patrons précédents sont encore assis autour de la table. Cela ne rend pas Loeb « meilleur » qu’Ogier par une quelconque opération magique sur une calculatrice. Les époques, les voitures, les règlements, les programmes sportifs et les carrières sont suffisamment différents pour rendre ce genre de sentence beaucoup trop simpliste. Mais cela permet de regarder autrement cette chasse aux records.

Car Ogier peut désormais dépasser Loeb en nombre de podiums. Il pourrait continuer encore suffisamment longtemps pour pousser d’autres valeurs absolues toujours plus haut. Son programme partiel depuis 2022 lui permet d’ailleurs de poursuivre une carrière que lui-même n’imaginait probablement pas aussi longue. Et c’est précisément là que les deux Sébastien finissent par raconter deux histoires statistiques différentes.
Ogier accumule. Loeb densifie.
L’un peut progressivement prendre possession de plusieurs records absolus pendant que l’autre conserve des ratios assez vertigineux. Ce qui permet finalement de distinguer deux mots que l’on emploie souvent comme s’ils signifiaient la même chose.
L’efficacité, c’est atteindre le résultat.
L’efficience, c’est atteindre ce résultat en mobilisant moins d’occasions pour y parvenir.
Sébastien Ogier est d’une efficacité historique. Neuf titres mondiaux, 69 victoires, 120 podiums et bientôt, sauf imprévu, le record absolu du nombre de départs en WRC suffisent largement à régler la question. Mais lorsqu’on divise les résultats par le nombre de départs, un autre fantôme, et pourtant toujours actif, réapparaît dans les colonnes.
Ogier continue de repousser les compteurs. Loeb, lui, continue de hanter les divisions.