Alors que le rallye de Petite s’apprête à lancer la saison 2025 les 5 et 6 avril prochains, une nouvelle tombe comme un couperet rouillé sur le bitume déjà tiède des routes réunionnaises : Stéphane Sam Caw Freve, roi incontesté des spéciales locales, annonce son retrait. Oh, bien sûr, il ne dit pas “retraite” – ce mot doit lui écorcher la langue autant qu’un pneu crevé dans une corde trop profonde – mais ça y ressemble fâcheusement. Un abandon masqué, un drapeau blanc agité discrètement en raison de “projets professionnels”. Et nous, pauvres passionnés, restons là, hagards, à contempler ce tarmac qui devra faire sans les citrouilles.
Stéphane, c’est plus qu’un pilote. C’est une institution, une figure tutélaire taillée dans le basalte de l’île, un gars qui porte sur ses épaules le poids d’une lignée de fous du volant, depuis les débuts du sport auto à la Réunion. Sa première victoire remonte me semble t’il au Rallye de Saint André 2012 avec la Peugeot 206 WRC avec à ses côtés le mauricien Kooshal Nundlall. Suivront 17 victoires scratch et plusieurs titres de Champion de la Réunion. Sa dernière victoire scratch, aux 1000Km en 2022, résonne encore comme un écho triomphal, un baroud d’honneur après son succès à Saint-Joseph deux mois plus tôt. Un back-to-back qui avait fait vibrer les cœurs des spectateurs agglutinés derrière les barrières, téléphone à la main pour immortaliser l’exploit. On croyait alors que “Stef’”, avec cette familiarité affectueuse réservée aux légendes – était éternel. On espérait ! Mais non. Même les champions finissent par ranger leurs casques, apparemment.

Il faut dire que le bonhomme n’a pas eu un parcours banal. Parti du karting, passé par la Formule Renault en métropole – où il a dû apprendre à dompter des monoplaces capricieuses et des hivers qui gèlent les ambitions – il a ensuite débarqué dans le rallye en 2007 avec une faim de victoire qui ne s’est jamais rassasiée. Au volant des bolides du clan bénédictin SCF, il a tout conduit : des petites teignes survitaminées aux monstres de puissance qui rugissent dans les lacets de toutes les spéciales de l’île. Il a régalé, Stef’. Il a fait chanter les pneus, danser les suspensions, et hurler les foules. On se souvient tous de ces moments où, au bord des routes, on retenait notre souffle en le voyant frôler les ravines avec une insolence calculée. Coup du chapeau au Tour Auto de la Réunion de 2014 à 2016 sur la Peugeot 206 WRC aux côtés de Margaux Tesseydre.
Et puis il y a eu février 2018. L’accident. Ce jour où le rallye réunionnais a failli perdre son prince dans un fracas de tôle froissée suite à un lourd accident de moto. On a d’abord eu peur ! puis on l’a cru fini, brisé, relégué au rang de souvenir douloureux. Mais non, pas lui. Avec un mental d’acier forgé dans l’adversité et un “fightin’ spirit” qui ferait rougir les plus grands, Stéphane s’est relevé. Reconstruit. Il est revenu, plus fort, plus déterminé, comme sa Lancia Delta HF de ses débuts refusant de rendre l’âme malgré les années. Ce come-back, c’était une gifle à la fatalité, un bras d’honneur au destin. On l’a applaudi, on l’a adulé. Et maintenant ? Maintenant, nous sommes un peu orphelins de Stef’ et son caractère entier.

Ces dernières années, il jonglait entre sa casquette de pilote et celle de patron du pool Sam Caw Freve Racing. Préparation de voitures, location de bolides, gestion d’une écurie : il avait les mains dans le cambouis et le cœur en spéciale. Mais voilà, il a “fait le tour de la question“, nous dit-il, la voix lasse, presque résignée. Des projets professionnels, qu’il dit. On aimerait y croire, hocher la tête sagement et lui souhaiter bonne chance. On a peur d’une formule polie (même s’il est plutôt cash et sans détour) pour ne pas dire qu’il en a marre, ou pire, qu’il n’a plus la flamme. Et ça fait mal.
Parce que ce retrait, ce n’est pas juste un pilote qui raccroche. C’est tout un écosystème qui vacille. Quid des trois bijoux qui dorment dans le garage de l’écurie ? La Renault Clio Rally3, la Ford Fiesta Rally2 MKI, la Citroën Xsara F214 – des noms qui claquent comme des départs canon sur la ligne – vont-elles finir louées à des amateurs fortunés ou vendues au plus offrant ? “Elles restent disponibles“, lâche-t-il, pragmatique. Disponibles, oui, mais pour qui ? Sans le motorhome orange citrouille du team bénédictin, sans le kop de Saint-Benoît toujours prêt à accueillir les fans avec une bière fraîche ou du jus de fruit et des anecdotes salées, ça n’aura pas la même saveur. SCF Racing ce n’est pas juste une écurie, c’est une famille. Et cette famille, on la pleure déjà. Put…, pour être clair: Philippe, Nicol, Roland, Stef et tous les autres vous manquez déjà !

Stéphane, c’était aussi le gars qui titillait les cadors, même avec du matériel parfois moins clinquant et récent. Une référence de résilience, un héritier d’une passion viscérale transmise de génération en génération. Son absence, c’est un vide béant dans le paysage du rallye réunionnais. On peut toujours espérer qu’il revienne, ne serait-ce que pour une pige, histoire de nous offrir un dernier frisson, un dernier tête-à-queue maîtrisé à la perfection. Mais soyons lucides : les “projets professionnels” ont une fâcheuse tendance à engloutir les rêves d’asphalte. Allez, steuplé Stef’, encore un Tour Auto !
Alors voilà, on se résigne. On range nos espoirs dans un coin, comme un vieux casque jauni par le temps. On se dit qu’il a bien mérité de poser les gants, après tout ce qu’il a donné. Mais qu’on ne nous demande pas de sourire en disant au revoir. Parce que voir partir Stéphane Sam Caw Freve, c’est comme regarder une spéciale mythique disparaître du calendrier : ça laisse un goût amer, un pincement au cœur, et une envie furieuse de hurler dans le vide. A bientôt j’espère, Stef’. Et merci. Merci encore à toi et la famille. Même si, franchement, tu aurais pu nous épargner ce chagrin.