La Réunion, ses panoramas à faire baver un drone, ses routes tordues comme un scénario de M. Night Shyamalan, et ses rallyes régionaux qui commencent à se transformer en comités de quartier. Le week end prochain (10 Mai), Sainte-Suzanne accueillera la deuxième manche du Championnat des Rallyes 2025. Une journée, 40 kilomètres de spéciales à peine, et une liste des engagés qui ferait passer une réunion de copropriété pour un Festival de Cannes.
Classe 13 : La grande évasion

Commençons par la classe 13 du F2000, autrefois un cirque de glisse où les moins d’un litre 6 comme des Peugeot 206 et des Saxo gonflées à bloc se castagnaient dans un boucan d’enfer. Aujourd’hui ? C’est le Far West, mais sans les cowboys. Bref, ça se désertifie sévère. Olivier Babef, demi-dieu du bitume local, a remisé son volant pour jouer les Bob le Bricoleur. Sa nouvelle passion ? Empiler des parpaings pour sa baraque, peindre des murs et monter sa varangue. À ce rythme, il aura plus de chances de décrocher un badge de fidélité chez Leroy Merlin que de marquer des points cette saison.

Et il n’est pas le seul à avoir plié les gaules. Les Chauvineau, duo père-fils qui transformait leur 206 en bête de course entre deux cafés et trois vidanges dans leur garage montagnard, ont laissé leur bolide en soins palliatifs mécaniques. Trop long, trop cher, trop la flemme… Quant à Ruddy Soubadou, notre bavard régional, il reconstruit sa Saxo comme on retape un vieux sofa : avec amour, désespoir et les pièces glanées chez Vincent Law Hang, pilote de 106 F212. Ce vide-grenier de triangles et autres pièces châssis ? Probablement le pic d’adrénaline du mois dans cette catégorie.

Un championnat qui tousse comme un carbu encrassé
Résultat, la classe 13, jadis le poumon du rallye populaire, ressemble à un parking de concession après liquidation. Et c’est tout le championnat qui prend l’eau. Ces catégories “petits budgets” étaient le carburant du rallye réunionnais, l’essence de sa légende. Maintenant ? On a une pyramide renversée : quelques Rally2 à six chiffres qui paradent en haut, et un no man’s land dans les catégories intermédiaires. À force de baver sur les top-cars, on a laissé crever les bricoleurs géniaux, ces poètes du tournevis qui donnaient vie à des tacots parfois plus vieux que leurs copilotes. Sans eux, le rallye, c’est juste une poignée de mecs en cosplay qui jouent à Fast & Furious entre eux. Certes, nombre de spectateurs y trouvent leur compte mais jusqu’à quand ?

Les cadors en Rally2 continuent de faire mumuse, bien sûr et à très haut rythme, c’est indéniable. Mais un championnat sans fondations, c’est comme un moteur sans châssis : ça fait du bruit, mais ça bouge pas. La quantité, qui faisait la sève des épreuves locales, a pris la tangente. Et ça c’est inquiétant.
Où est passée la flamme ?
Alors, qui a éteint la lumière ? L’inflation, qui fait grimper le prix d’un boulon au tarif d’un caviar ? La fatigue des pilotes, rincés par des nuits à souder des triangles sous des néons blafards ? Une vision globale qui a la dynamique d’une tortue sous sédatif ? Sans doute un mélange toxique de tout ça, saupoudré d’un déni global. Pendant qu’on lustre les égos des pilotes de pointe, les amateurs se noient sous les factures. Résultat : des paddocks qui évoquent un décor de film post-apocalyptique, des listes d’engagés plus maigres qu’un mannequin des 90’s, et un modèle économique qui sent le pneu cramé. Moins de voitures, c’est moins de thune, moins de sponsors, une désaffection des concessionnaires (réduits aujourd’hui à la présence d’un seul encore dans le game mais uniquement pour les clients 208 Rally4) et des institutionnels qui vont bientôt préférer financer des concours de belote. Pour cette année et le début de saison 2026, tout va bien en ce qui concerne les mairies puisque les prochaines échéances municipales sont programmées en 2026 et chacun court après de la visibilité…mais ensuite ?
Un sursaut ou un tonneau final ?
Il est encore temps de sortir le défibrillateur. Alléger les frais d’inscription ? Chouchouter les jeunes pilotes ? Remettre les classes populaires au cœur du game ? Faudra tout ça, et sans doute un peu plus encore. Parce que Sainte-Suzanne, c’est pas un accident, c’est un SOS. Si on laisse filer, le rallye réunionnais finira comme une vieille VHS : un souvenir poussiéreux pour nostalgiques en mal de cambouis.
Il reste des fous de volant, c’est sûr. Mais ils sont coincés entre des devis d’amortisseurs et des choix de vie moins rock’n’roll. Si on les abandonne, il ne restera qu’un écho : celui d’un moteur qu’on n’entend plus.