On savait le rallye de Sainte-Suzanne capable de faire parler la poudre sur les spéciales tortueuses de l’Est réunionnais. On savait aussi que l’ASASmer, en organisateur appliqué en dernier recours suite au jet d’éponge de l’ASASud, ne rechigne jamais devant l’idée de lancer une bonne soixantaine d’engagés dans une lessiveuse de bitume et de cordes bien grasses. Ce qu’on avait peut-être sous-estimé, c’est leur goût prononcé pour la diversité… mécanique.
Ce deuxième round du championnat régional aligne pas moins de 21 classes de cylindrée parmi 62 engagés. Un record à faire pâlir une administration fiscale ou une usine de yaourts : une catégorie différente pour chaque voiture ou presque. À ce rythme, même les voitures balais risquent de finir sur le podium de leur classe. À croire que certains sont venus chercher leur coupe de vainqueur de classe comme on récupère un gobelet après une course de 5 km sponsorisée par la mairie.
Classe affaire : la hiérarchie des puissances

Commençons tout de même par ceux qui visent le scratch : les Rally2. Onze bêtes affûtées, soit 17,7 % du plateau, prêtes à s’écharper au dixième près. Le gratin local, les patrons, les rois du chrono. Ici, on ne vise pas une victoire de classe, mais la victoire tout court, celle qui justifie les heures passées à faire des “shakedown” sous la pluie, les budgets dignes d’une TPE florissante et les mécanos insomniaques.

Derrière eux, en deuxième ligne de cette curieuse armée napoléonienne motorisée, les Rally4, au nombre de six (9,7 %du plateau). Des tractions rageuses au châssis de scalpel, tenues par des jeunes affamés ou des vétérans révoltés qui n’ont pas les moyens ou l’expérience nécessaire pour un moteur turbo à 300 chevaux mais pas non plus l’intention de fermer la marche.

Sur la troisième marche, c’est la bagarre… ou plutôt la cohabitation : les Rally5 (4 engagés) à égalité avec les bonnes vieilles R2. Une sorte de colocation intergénérationnelle entre deux catégories aux profils techniques bien différents toujours capables de glisser proprement dans un gauche sale voire un “droite I fond”.
Podiums automatiques et victoires par absence de concurrence

Au-delà de ce top 3, on tombe dans la portion congrue… et parfois carrément absurde. Certaines classes ne comptent qu’un seul engagé, ce qui transforme la notion de “concurrence” en une simple question de fiabilité mécanique et de trajectoire correcte vers l’arrivée. Pour les GT+, A7S, A7, et A6K, inutile de sortir la stratégie fumeuse en vue de la victoire de classe : si tu arrives au bout, t’es champion de toi-même, avec la coupe, les lauriers et potentiellement un podium si tu cherches à jouer devant.
Alors bien sûr, ces pilotes ne roulent pas juste pour la breloque en plastique doré qu’on leur tendra au Parc Fermé. L’honneur, l’amour du sport, la passion mécanique : tous les clichés sont valables. Mais avouons qu’il y a un petit plaisir mesquin à repartir avec la victoire sans avoir vu un seul adversaire de classe de tout le week-end.
| Pos | Classe | Engagés | % du total | % du groupe |
| 1 | Rally2 | 11 | 17,7 | 36,7 |
| 2 | Rally4 | 6 | 9,7 | 20 |
| 3 | Rally5 | 4 | 6,5 | 13,3 |
| 4 | R2 | 4 | 6,5 | 13,3 |
| 5 | R3 | 3 | 4,8 | 10,0 |
| 6 | F215 | 3 | 4,8 | 27,3 |
| 7 | F214 | 3 | 4,8 | 27,3 |
| 8 | F213 | 3 | 4,8 | 27,3 |
| 9 | N4 | 3 | 4,8 | 23,1 |
| 10 | N3 | 3 | 4,8 | 23,1 |
| 11 | N2 | 3 | 4,8 | 23,1 |
| 12 | Rally3 | 2 | 3,2 | 6,7 |
| 13 | F212 | 2 | 3,2 | 18,2 |
| 14 | A8 | 2 | 3,2 | 28,6 |
| 15 | A6 | 2 | 3,2 | 28,6 |
| 16 | N2S | 2 | 3,2 | 15,4 |
| 17 | N1 | 2 | 3,2 | 15,4 |
| 18 | GT+ | 1 | 1,6 | 100 |
| 19 | A7S | 1 | 1,6 | 14,3 |
| 20 | A7 | 1 | 1,6 | 14,3 |
| 21 | A6K | 1 | 1,6 | 14,3 |
L’absente qu’on n’oublie pas : “Monique” en rade
Impossible de boucler ce tableau sans évoquer une absente qui pèse plus que bien des présents. La C2 S1600 de Guillaume Rousseau, plus connue sous son petit nom affectif : Monique, sera forfait. Un DNS (Did Not Start) pas du tout volontaire, mais causé par une culasse en transit, toujours entre ici et l’au-delà, quelque part entre Roissy et Gillot. À croire que même les pièces mécaniques prennent des vacances imprévues quand il s’agit de remonter une bombinette au cœur vaillant.

Monique ne rugira donc pas à Sainte-Suzanne. C’est une déception, d’autant que sa présence égayait toujours les classements, les on-board… les oreilles et les langues bien pendues. Car oui, une C2 S1600, c’est un peu comme un moustique avec un mégaphone coincé dans le pot d’échappement. On aime ou on déteste, mais on ne l’ignore pas.
Sainte-Suzanne, version Vivaldi

En résumé, ce rallye de Sainte-Suzanne s’annonce comme un petit opéra mécanique en plusieurs actes. Avec un plateau éclaté comme une boîte de Lego, où chaque concurrent pourrait presque courir son rallye dans son coin, contre personne sauf lui-même. Un paradoxe charmant de ce championnat régional réunionnais, où l’on peut côtoyer du haut niveau (Rally2 affûtées comme des sabres) et de la passion brute (vieilles Groupes N brinquebalantes, mais vaillantes) dans la même spéciale étroite bordée de cannes à sucre.
Alors si vous êtes du coin, pouakés ou simple curieux du bitume, faites un détour par les ES de Sainte-Suzanne. Pas compliquées à trouver, y’en a que deux ! Vous verrez de la belle attaque, du spectacle, et des sourires de pilotes fiers d’être premiers de leur classe… même s’ils étaient les seuls au départ.
Après tout, une victoire reste une victoire. Sauf quand Monique n’est pas là. Là, c’est juste un peu plus triste.